L'essentiel
Un salarié sur quatre est aidant, souvent un manager ou un profil très engagé.
La moitié des entreprises proposent des dispositifs, mais seuls 15 % des aidants en bénéficient.
L’enjeu n’est pas de créer de nouveaux programmes, mais de rendre visibles ceux qui existent.
Le Baromètre Santé au Travail 2026 d'AG2R LA MONDIALE, réalisé auprès de 2 717 actifs français, apporte un éclairage précis sur une réalité souvent peu visible dans les entreprises : 26 % des salariés sont aidants, c'est-à-dire qu'ils accompagnent régulièrement un proche en situation de dépendance ou de fragilité, parallèlement à l'exercice de leur activité professionnelle. Rapporté à la taille d'une entreprise de 200 personnes, c'est statistiquement une cinquantaine de collaborateurs concernés par cette situation au quotidien. Ce qui retient l'attention à la lecture du baromètre, c'est avant tout le profil de ces salariés aidants : ils ne sont pas en retrait de la vie professionnelle. Ce sont fréquemment des managers (36 %), des télétravailleurs (35 %), des actifs travaillant en horaires décalés (39 %). Autrement dit, des collaborateurs très engagés, qui assument simultanément des responsabilités professionnelles importantes et un rôle d'accompagnement personnel exigeant.
Une charge qui mérite d'être prise en compte
65 % des aidants déclarent éprouver des difficultés à concilier leur rôle d'aidant et leur activité professionnelle, un chiffre qui monte à 71 % chez les aidants de moins de 31 ans. Ces tensions se traduisent notamment par une hyperconnexion plus marquée que dans le reste de la population active : 61 % des aidants se connectent à leurs outils professionnels en dehors des horaires de travail, contre 43 % des non-aidants, une porosité entre vie professionnelle et vie personnelle qui illustre bien la difficulté à maintenir des frontières claires entre les deux sphères.
Les salariés aidants ne sont pas en marge de l’entreprise. Ce sont souvent les managers, les télétravailleurs, les profils les plus engagés.
Le baromètre identifie les aidants parmi les profils qui appellent une vigilance particulière dans sa segmentation de la population active – des actifs encore très engagés, mais qui portent une charge cumulée susceptible de fragiliser progressivement leur équilibre. Ces situations n'appellent pas nécessairement des réponses de grande ampleur, mais elles gagnent à être accompagnées de manière attentive, avec des dispositifs accessibles au moment où le besoin se fait sentir. Il est également utile de noter que le lien entre aidance et absentéisme est documenté dans les données : les salariés aidants ayant connu un arrêt de longue durée sont surreprésentés parmi ceux qui signalent les plus grandes difficultés de conciliation, ce qui suggère l'importance d'un accompagnement préventif plutôt que curatif.
Des dispositifs présents, dont l'appropriation peut encore progresser
Une donnée encourageante du baromètre : environ la moitié des aidants salariés déclarent que leur entreprise propose des dispositifs spécifiques pour les soutenir (aménagement d'horaires, possibilité de télétravail, accès à un soutien psychologique, accompagnement dédié aux aidants). C'est un point d'appui réel, qui témoigne d'un engagement des entreprises sur ce sujet. Dans le même temps, seulement 15 % des aidants déclarent avoir déjà bénéficié de ces dispositifs, et la proportion de ceux qui en connaissent l'existence a évolué entre les deux vagues du baromètre (49 % en 2026, contre 57 % en 2025). Cet écart entre l'offre disponible et son appropriation effective est un point de réflexion pour les entreprises.
Ce n'est pas tant la multiplication des programmes qui est en jeu, que la capacité à rendre concrets et accessibles ceux qui existent déjà.
Les raisons pour lesquelles les aidants ne se manifestent pas auprès de leur employeur apportent un éclairage utile à cet égard : 40 % souhaitent préserver leur vie privée, 22 % considèrent que leur situation n'a pas d'impact sur leur travail, et 8 % font état d'une certaine appréhension. Ces éléments invitent à réfléchir non seulement à la communication autour des dispositifs existants, mais aussi à la façon dont la culture managériale de proximité peut, ou non, créer les conditions d'une parole plus facile sur ces sujets. Des inégalités méritent également d'être prises en compte dans cette réflexion : les femmes, les seniors et les salariés de secteurs tels que l'enseignement, la santé ou le travail social déclarent moins souvent avoir accès à des dispositifs spécifiques, alors même qu'ils figurent parmi les profils les plus concernés par l'aidance.
Des leviers concrets pour progresser
Pour les entreprises qui souhaitent approfondir leur démarche sur ce sujet, les enseignements du baromètre suggèrent plusieurs pistes complémentaires : renforcer la visibilité des ressources existantes auprès de l'ensemble des collaborateurs, sensibiliser les managers de proximité à la détection des situations de fragilité, et veiller à ce que les dispositifs proposés soient accessibles sans démarche trop complexe pour ceux qui en ont besoin. Au-delà des outils, c'est peut-être la question culturelle qui est la plus structurante : créer un environnement dans lequel un collaborateur se sent suffisamment en confiance pour mentionner sa situation d'aidant sans craindre de conséquences sur sa carrière ou sur le regard de ses pairs. Ce n'est pas tant la multiplication des programmes qui est en jeu que la capacité à rendre concrets et accessibles ceux qui existent déjà, au bénéfice durable des salariés concernés et de la collectivité de travail dans son ensemble.
Les résultats du baromètre* en bref
36 % des managers sont aidants, contre 18 % des non-managers. L'aidance se concentre sur les profils les plus impliqués professionnellement.
65 % des aidants éprouvent des difficultés à concilier travail et rôle d'aidant. Parmi eux, 44 % ont connu une dégradation de leur ressenti professionnel dans l'année.
49 % des aidants salariés déclarent que leur entreprise propose des dispositifs spécifiques, en recul par rapport à 2025 (57 %). Seulement 15 % en ont déjà bénéficié.
8 % des aidants qui n'ont pas informé leur employeur évoquent la crainte d'un jugement ou de conséquences professionnelles.
53 % des femmes aidantes déclarent leur situation à leur employeur, contre 60 % des hommes, un écart qui creuse les inégalités d'accès aux dispositifs.
*Baromètre Santé au travail 2026 AG2R LA MONDIALE
Zoom sur deux services de l'action sociale proposés aux salariés aidants
Pour en savoir plus
Découvrez l'interview de Thierry Calvat, vulnérabiliste, cofondateur du Cercle Vulnérabilités et Société et président de Juris Santé

Thierry Calvat : « Les aidants rendent un service équivalent à la filière automobile »
Vulnérabiliste, cofondateur du Cercle Vulnérabilités et Société et président de Juris Santé, Thierry Calvat consacre ses travaux aux formes contemporaines de fragilité sociale. Il répond ici aux questions du magazine dans le cadre du dossier consacré à la santé des salariés aidants, réalisé à partir du baromètre Santé au Travail 2026 d’AG2R LA MONDIALE.
Vous travaillez sur les vulnérabilités sociales depuis de nombreuses années. En quoi la situation des salariés aidants constitue-t-elle, selon vous, une forme de vulnérabilité à part entière ?
La vulnérabilité, étymologiquement, désigne la capacité ou la possibilité d’être blessé. Ce qui signifie qu’on oscille en permanence entre deux réalités : d’un côté, une blessure physique, psychique ou psychologique qui peut survenir ; de l’autre, la nécessité de prévenir un certain nombre de situations. La vulnérabilité, c’est donc à la fois du curatif et du préventif.
L’aidance correspond pleinement à cette définition. Mais elle présente une particularité fondamentale : c’est l’une des rares formes de vulnérabilité qui ne dépend pas de la personne elle-même, mais d’un autre. On est dans une relation d’interdépendance. Un salarié est aidant parce qu’il y a une personne à accompagner. Si demain la médecine progressait au point d’éliminer la dépendance (ce qui est une utopie, j’en conviens), il n’y aurait plus d’aidants. La maladie ou le handicap, eux, ne dépendent pas d’un tiers : ils dépendent de vous. Cette nuance change profondément la façon de traiter le sujet.
Ce que cela signifie concrètement dans un collectif de travail, c’est que vous avez des personnes dont le rythme de vie est tributaire de celui d’un tiers, qui lui-même évolue. Et cela crée un effet que l’on observe fréquemment : ce que l’on appelle la contamination dépressive au sein du duo aidant-aidé, qui peut se propager progressivement à l’entourage professionnel.
L’aidance est l’une des rares formes de vulnérabilité qui ne dépend pas de la personne elle-même, mais d’un autre. On est dans une relation d’interdépendance.
Le baromètre AG2R LA MONDIALE 2026 révèle que 65 % des aidants peinent à concilier leur rôle et leur activité professionnelle, mais que beaucoup choisissent de ne rien dire à leur employeur. Comment expliquez-vous ce silence, et que dit-il de notre rapport collectif à la fragilité ?
Je voudrais d’abord replacer ce chiffre dans un contexte plus large. Si vous allez chercher les résultats de l’ensemble des actifs (aidants et non-aidants confondus) sur la difficulté à concilier vie privée et vie professionnelle, je ne suis pas certain que vous obteniez des chiffres significativement plus bas. Il y a certes une dimension propre à l’aidance, mais elle n’est pas aussi tranchée qu’on le pense parfois.
Sur le silence, en revanche, plusieurs raisons l’expliquent. La première, c’est que beaucoup de personnes ne se reconnaissent tout simplement pas dans le mot « aidant ». Quand vous êtes parent d’un enfant en situation de handicap, conjoint d’une personne malade ou enfant d’un parent atteint d’une pathologie neuro-évolutive, vous ne vous identifiez pas nécessairement à cette vaste famille qu’est l’aide familiale. Vous vous sentez parent, conjoint, enfant. C’est un acte naturel, que beaucoup vivent comme un devoir évident.
Il y a également un rapport très ambivalent à l’aidance. Dans les baromètres que j’ai pu construire, notamment dans le domaine du cancer ou de l’insuffisance cardiaque, on retrouve systématiquement cette ambivalence : les aidants reconnaissent le poids de la situation, mais la vivent aussi comme un espace de réalisation personnelle. Quand on leur demande « si c’était à refaire, le referiez-vous ? », 95 % répondent oui.
Enfin, il y a une raison plus directe : le traitement médiatique de l’aidance est quasi systématiquement victimaire. On présente l’aide familiale comme une souffrance ininterrompue. Or les gens n’ont pas forcément envie de se sentir victimes. Et dans un collectif de travail, se présenter en tant qu’aidant avec cette représentation à charge, c’est accepter que le regard de ses collègues change du jour au lendemain. Tout le monde n’est pas prêt à assumer cela.
L’aidance fragilise le salarié, mais elle fragilise aussi, indirectement, l’entreprise. Le droit du travail est-il aujourd’hui à la hauteur de cette réalité ?
Le droit du travail ne reconnaît pas directement la situation d’aidant. C’est plutôt le droit de la famille qui s’en charge. Cela dit, il y a des choses qui pourraient être améliorées, mais ce constat vaut aussi pour d’autres situations de vulnérabilité, comme la maladie chronique.
Dans l’ensemble, je pense que le droit du travail actuel, s’il n’est pas optimal, offre un terrain de jeu assez largement utilisable. Les deux vagues de la stratégie nationale aidants ont introduit des avancées concrètes : de nouveaux congés, le don de jours de RTT, des droits à la retraite. Statutairement, le statut d’aidant n’existe pas encore formellement. C’est un autre débat, et d’ailleurs tous les acteurs ne s’accordent pas sur son utilité. Mais je pense qu’on n’a pas encore fait le tour de ce que permettent les dispositifs existants, avant même d’envisager de changer la loi.
Il faut aussi garder en mémoire que la première Journée nationale des aidants, qui marque symboliquement une forme de reconnaissance collective, remonte à seize ans seulement. À cette aune, le chemin parcouru n’est pas négligeable. On n’a pas tout réglé, loin de là. Mais la direction me semble bonne.
On n’a pas encore fait le tour de ce que permettent les dispositifs existants, avant même d’envisager de changer la loi.
On parle beaucoup d’accompagnement des aidants, mais rarement de leur propre santé. Quels sont les signaux d’alerte que ni les employeurs ni les professionnels de santé ne voient pas suffisamment tôt ?
Le premier signal, c’est précisément ce dont nous venons de parler : l’invisibilité. Un aidant qui ne se déclare pas, qui ne se reconnaît pas comme tel, ne peut pas bénéficier des dispositifs qui existent. Et pendant ce temps, la charge s’accumule silencieusement.
Ce qu’on observe, c’est que la souffrance de l’aidant est souvent différée. Elle n’est pas contemporaine de la situation d’aide, elle survient parfois bien après, lorsque la situation se termine, par épuisement ou par deuil. C’est un temps décalé que ni les employeurs ni les médecins ne savent très bien repérer, parce qu’ils regardent l’aidant au moment où il est encore debout, encore fonctionnel.
L’autre signal sous-estimé, c’est la dégradation progressive de la qualité de vie de l’aidant lui-même. Dans une étude que j’avais conduite auprès de parents d’enfants atteints de leucémie, on avait comparé deux groupes : ceux qui participaient activement aux soins et ceux qui en étaient écartés. Les enfants dont les parents étaient impliqués allaient mieux, ce qui paraît logique. Mais ce qui était remarquable, c’est que la qualité de vie des aidants eux-mêmes s’améliorait aussi lorsqu’ils étaient mieux impliqués. La tendance naturelle est de vouloir les décharger. C’est compréhensible. Mais on se prive ainsi d’un levier réel de mieux-être.
Si vous deviez formuler une conviction forte sur ce que la société devrait changer dans son regard sur les aidants, quelle serait-elle ?
Ma conviction, c’est qu’aujourd’hui l’ensemble des dispositifs – et le regard qui les sous-tend – est un regard de compensation. On part du principe que l’aidant est forcément une personne en souffrance, qui a des besoins, et qu’il faut soulager. Ce n’est pas faux. Mais ce n’est qu’une jambe.
Je crois qu’il faudrait avancer sur deux jambes : la jambe gauche, celle de la compassion, est utile et nécessaire. Mais il faudrait développer aussi une jambe droite, orientée vers la reconnaissance des capacités que l’expérience de l’aidance développe. Des gens qui, au contact de l’épreuve, développent une meilleure estime d’eux-mêmes, des savoir-faire relationnels, une capacité à résoudre des situations complexes. Ces compétences sont réelles. Elles sont rarement valorisées.
Il y a aussi une dimension économique que l’on oublie systématiquement. Si l’on additionne le nombre d’heures cumulées par l’ensemble des aidants en France et qu’on les valorise au prix du SMIC horaire, on dépasse très rapidement les 100 milliards d’euros par an. C’est l’équivalent de la filière automobile. Autrement dit, on qualifie de fragiles et de vulnérables des gens qui rendent collectivement un service aussi considérable que l’un des secteurs économiques majeurs du pays.
Il serait temps de changer de regard, non pas pour nier les difficultés réelles, mais pour reconnaître aussi ce que l’aidance apporte, à ceux qui la vivent comme à la société tout entière.

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